Français English

Histoire de Jean Pagési dit St-Amand et Lepage

Par le Père Gérard Lebel

Le patronyme Pagési peut paraître de coloration italienne. Il n'en est rien. Pagès en vieux français signifie paysan. Le dérivé pagési rappelle le titre de fermier. Quant au surnom Saint-Amand, if fait appel à plus de 18 localités françaises portant le nom de ce saint évêque belge qui a vécu au VIIe siècle.

Jean Pagési naquit vers 1650 à Gémozac, aujourd'hui chef-lieu de canton, arrondissement de Saintes, en Charente-Maritime, dans l'ancienne Saintonge. Gémozac se présente comme un carrefour important dirigeant ses artères vers Asintes, Cozes, Pons et Saint-Genis. La démolition du vieux château de Gémozac en 1829 a amené la découverte de vastes souterrains.

Nous ignorons presque tout de la vie de Jean Pagési en France, fils de Pierre et de Marie Michel. Jean avait fréquenté les écoles; il savait signer! jan pagesi.

À Québec, lorsque Monseigneur de Laval, le 15 août 1670, recevait 44 confirmands, il y avait dans le groupe un homme d'une vingtaine d'années, le onzième de la liste, portant le nom de Jean Pagési. Impossible de se tromper. Il s'agit bel et bien de notre ancêtre dont plusieurs descendants se reconnaissent par les surnoms Saint-Amand ou Lepage.

Ce qui frappe l'esprit à l'occasion de cette cérémonie religieuse, c'est que les participants étaient presque tous de nouveaux immigrants. Le contrat d'engagement de Jean Pagési n'a pas encore été trouvé. Quel bateau tous ces nouveaux arrivants avaient-ils emprunté? Trois navires bien connus avaient quitté la rade de La Rochelle pour Québec cette année-là: L'Hélène de Flessinque, le Saint-Pierre et La Nouvelle-France. Or, les deux premiers accostèrent au quai de la capitale les 18 août et 21 septembre. Quant au bateau La Nouvelle France, l'on ne signale pas son jour d'arrivée ni celui de son départ. Serait-ce celui qui amena sur nos bords l'ancêtre Pagési? Pure hypothèse! Il manque des mailles dans le tricot de notre histoire. Jean était peut-être arrivé parmi nous depuis 1669?

Le deuxième signalement de la présence de Pagési remonte au 23 octobre 1672. Ce jour-là, il était à l'étude du notaire Romain Becquet, en compagnie de Paul Denys de Saint-Simon. Ce dernier, parisien, né le 13 juin 1649, fils de Simon, sieur de la Trinité, et de Françoise Dutartre, possédait au lieu dit Saint-Denis, basse ville de Québec, une ferme de 2 arpents de front dont 8 en superficie étaient défrichés, Il y avait là une maison et une grange de bâties. Jean s'engagea à gérer "en bon père de famille" cette ferme naissante. Il promit au bailleur de lui remettre chaque année, à la Chandeleur, 20 minots de blé et 5 de pois. En retour, le locataire pourra prendre du bois de chauffage et retenir pour lui le surplus des profits. L'engagement prendrait vie le 1er janvier 1673 et devrait mourir trois ans plus tard, après "trois dépouilles" finies et accomplies.

Tels furent les humbles débuts de Jean Pagési parmi la population de Québec.

Et voilà que, le 7 novembre 1676, Jean Pagési, dit Saint-Amand, se présente à la maison du notaire Antoine Adhémar, pour lors résidant à Champlain. Jacques Benoît, habitant de Saint-Éloi, offre à Pagési une terre de 2 arpents de front sur le fleuve avec une profondeur de 40. Cette concession se trouvait dans la seigneurie de Saint-Charles-des-Roches, aujourd'hui Grondines. Le vendeur l'avait obtenue des soeurs Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Québec, propriétaires de 3/4 de lieur de largeur de terre par 3 lieues de profondeur. En 1676, le moulin banal était en état de faire de la bonne farine.

Jean Pagési promet payer à Benoît la somme de 120 livres en 2 versements égaux. À la queue leu leu, signèrent ce contrat de vente Jan Pagesi, Jacques Benoist, René Chartier et le notaire. L'on sait également que, le 18 octobre 1677, les Hospitalières concédèrent une terre à Jean Pagési dans leur seigneurie de Saint-Charles-des-Roches. Jacques Benoît possédait des dettes. Antoine Trottier, sieur des Ruisseaux, exigea de Benoît, le 13 janvier 1677, que les 120 livres qu'il doit recevoir de Pagési lui soient remises en entier en plus des autres créances. L'entente fut signée à Batiscan, à la maison de Trottier.

Jean Pagési est-il un homme instable? Cultivateur malchanceux? Le 11 octobre 1677, il revendit la terre obtenue de Jacques Benoît à Jacques Hudde ou Heudes, d'origine inconnue, époux de Marie Meunier depuis une dizaine d'années. Prix de cette vente: 120 livres et 20 minots de blé. Un maigre profit. Michel Roy, dit Châtellerault, parafa le document en présence de Louis Poupard et de Jacques Chaillé, du vendeur et de l'acheteur.

Pagési veut-il quitter Saint-Charles-des-Roches? Le 3 novembre 1679, il vend, cède, quitte, délaisse et transporte son habitation de 3 arpents de front de terre et de 40 de profondeur au poitevin Jean Pousset, mari de Louise Jacquier. Le tout est liquidé pour la somme de 75 livres. Décidément, Pagési prenait du temps à faire pousser ses ailes.
Vers Lotbinière

La rive sud du fleuve sera peut-être moins ingrate que la rive nord. Le 23 novembre 1680, Jean Pagési, habitant de Lotbinière, est à Québec pour conclure un marché avec l'homme d'affaires Nicolas Marion.

Quel est donc cet accord? Pagési promet "faire bien et duement suivant la coustume cent cordes de bois franc" sur la terre que possède Marion dans la seigneurie de Lauzon. Jean reçoit immédiatement 60 livres de salaire. Les 40 autres lui seront versées "a fur et a mesure qu'il en aura besoin". Signent le marché Marion, Pagési, Duquet et Rageot.

Quelle fut l'occupation principale de Jean dans Lotbinière? Je l'ignore. Au recensement de 1681, Jean Pagési, 30 ans, est présenté comme propriétaire possédant 2 arpents de terre en culture. Ses voisins sont Jean Châtenay, 35 ans, et Louis Montenu, 30 ans. Avons-nous affaire à une association de célibataires? Jean Dania et Marguerite Vaillant sont les deuxièmes voisins de Pagési. Ceux-ci, à l'occasion du baptême de leur sixième et dernier enfant, font appel à Jean Pagési pour parrainer Marie-Madeleine, le 8 novembre 1682. La marraine était Marie-Madeleine Tousignan, dit Lapointe. L'abbé Claude Volant inscrivit l'acte à la Pointe-de-Lévis.

Jean fondera-t-il son foyer à Lotbinière? Rien de moins certain.

Jean Pagési devait avoir 34 ou 35 ans d'âge lorsqu'il rencontra Marie-Catherine Gladu. Ses parents Jean Gladu, dit Cognac, et sa mère Marie Langlois s'étaient mariés au Cap-de-la-Madeleine, à l'automne de 1665. Marie-Catherine, aînée d'une digne famille, avait vu le jour vers 1667. L'une de ses soeurs, Jeanne, deviendra religieuse servante des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Montréal.

Comment expliquer qu'un habitant de Lotbinière rencontra une fille qu'il doublait en âge au Cap-de-la-Madeleine et lui proposa mariage? C'est un secret bien gardé. Il ne semble pas qu'ils aient passé une convention matrimoniale devant un notaire. Le 14 février 1684, un lundi, selon la coutume, Jean et Marie-Catherine reçurent la bénédiction nuptiale de l'abbé Louis-Pierre Thury, zélé missionnaire de l'endroit.

La jeunesse et l'âge mûr s'unissaient pour fonder une famille nouvelle en Nouvelle-France. Où le couple fondateur transporta-t-il ses pénates? C'est ce que j'essaierai de montrer dans les lignes suivantes, à l'occasion de la naissance des enfants.

Il me tarde de présenter la petite famille de Catherine et de Jean. Ils furent 5 sujets: un anonyme, Jeanne, Anne-César, Jean-Baptiste, Catherine-Antoinette. Le premier, mort à sa naissance, fut inhumé à Batiscan, le 14 février 1685. Il y avait une église couverte de chaume à Batiscan depuis 1683. L'abbé Claude Volant s'occupait de cette mission. Que faisaient les Pagési à Batiscan? Aucune réponse. Deux ans plus tard, Jeanne naissait à Montréal où elle fut baptisée le 6 octobre 1687 par le sulpicien Étienne Guyotte, curé. À l'âge de 34 ans, le 22 août 1722, Jeanne se maria avec le bordelais Michel Deveris, fils de parents défunts Pascal et Catherine Janson. Le couple demeura sans postérité.

L'ancêtre César Marin, sieur de La Masuère, et Marie-Anne Noir, dit Rolland, le 21 mars 1690, à Lachine, laissèrent comme parrain et marraine chacun la moitié de leur prénom à la petite Anne-César Pagési. Celle-ci, à Montréal, le 11 décembre 1712, épousait le militaire Pierre Roy, dit Potevin; elle eut la responsabilité de 4 enfants. Le seul enfant mâle qui transmettra aux générations à venir le patronyme Pagési, dit Saint-Amand, sera nommé Jean-Baptiste. Né à Lachine le 26 octobre 1692, il fut le filleul de Pierre Cardinal et de Clémence Bosne. Le 6 septembre 1717, à Québec, Jean-Baptiste, meunier, épousait Marie-Anne Ondoyer. Leur douzaine de marmots furent élevés dans la région de Montréal et adoptèrent les surnoms SAINT-AMAND et LEPAGE. Enfin, la cadette Catherine-Antoinette Pagési se maria à Champlain, au mois d'octobre 1711, avec Jean-Baptiste Hayot, veuf dans enfant de Marie-Charlotte Bodel. Leurs 3 rejetons naquirent dans la paroisse de Champlain.

Les enfants de Jean Pagési et de Marie-Catherine Gladu prirent surtout racine dans la région de Montréal où leurs descendants vivent toujours.

"La vie bien remplie est longue", selon Léonard de Vinci. La vie de Jean Pagési fut celle d'un migrant qui ne cessa de marcher. Son coeur s'arrêta de battre dans un village encore nouveau pour lui.

"Le 27 avril 1695 est décédé dans la communion de nôtre Mere la Ste Eglise Cath. Ap. & Rom. Jan Baptiste Pagesi dit St Amant aagé d'environ 50 ans cy devant habitant de la chine en lisle de montreal et depuis peu demeurant dans ce village de Boucherville, lequel etant mort subitement n'a pu recevoir aucun sacrement. Il a ête inhumé dans le cimetiere de l'eglise Paroissiale de la Ste famille de Boucherville le 28 avril 1695"...

Signèrent l'acte de ses funérailles le chirurgien La Baume, Joseph Huet et Jacques Bourdon, tous habitants de Boucherville.

Comment Catherine Gladu réussit-elle à donner à manger aux 4 jeunes bouches qui encerclaient sa table? L'histoire nous a laissé un fait touchant, qui nous interroge encore. Le 3 juillet 1708, la veuve Pagési se résigne à engager son fils de 12 ans, Jean-Baptiste, "pendant cinq ans", au service de Louis-Odet Piercot, sieur de Bailleul, enseigne en pied "dans les troupes de la marine". Le militaire promettait de traiter humainement son jeune serviteur, de le nourrir et d'entretenir ses hardes, linges et chaussures "suivant sa condition pendant ledit temp". Après 5 années de service, Jean-Baptiste reviendra avec un "capot de mazamet" tout neuf, des culottes, un tapabord à la mode, 6 chemises de toile du pays, 2 paires de souliers, etc. Neuf ans plus tard, jour pour jour, soit le 3 juillet 1717, Jean-Baptiste passait son contrat de mariage avec M.-Anne Ondoyer. Il était allé à bonne école de la vie.

Quant à Catherine Gladu, elle ne consentit à se remarier que le 1er décembre 1715. Antoine Boyer, dit Lafrance, soldat natif de l'Île de Ré, fut son second mari. Ensemble ils vécurent une vie heureuse et tranquille. Antoine fut enterré à Montréal, le 2 mars 1745; Catherine, le 23 novembre 1737, à l'âge de 72 ans.

Malgré ma bonne volonté, je n'ai qu'effleuré la vie cachée de Catherine Gladu et de Jean Pagési. Puis-je rappeler la belle strophe du poète madelinot Roland Jomphe?

"Sur l'océan d'un temps fini
Souffle le vent de la mémoire
Passant la porte de l'oubli
Pour y chercher un peu d'histoire".

Imprimer E-mail